Extrait du rapport Thelot : "Vers la réussite de tous les élèves".

dimanche 17 octobre 2004

Former avec des partenaires

Pour réussir ses missions dans un environnement complexe, l’École doit s’appuyer sur des partenaires : . les communes, dont le rôle éducatif devrait s’affirmer, et les associations impliquées dans l’organisation d’activités périscolaires gagneraient à inscrire leur action dans un projet local d’éducation ; . les services médicaux et sociaux ont vocation à prendre le relais lorsque l’École aura repéré des problèmes sociaux ou de santé ; en outre, un effort devrait être fait en termes de santé publique : un examen de santé de chaque jeune doit être effectivement réalisé à chaque grande étape de la scolarité obligatoire ; . les entreprises et l’École devraient se rapprocher davantage pour favoriser la découverte des métiers, pour construire des voies de formation professionnelle fondées sur l’alternance, enfin, pour améliorer l’insertion professionnelle des jeunes ; . l’École devrait former au décryptage et à l’usage des médias, qui devraient par ailleurs mieux remplir leur rôle éducatif.

Le grand débat l’a mis en évidence : l’École se trouve aujourd’hui déstabilisée par certaines évolutions de la société. Elle ne peut plus prendre appui sur un apprentissage de la civilité et une éducation à la citoyenneté dont on aurait la garantie qu’ils soient assurés en dehors d’elle par d’autres structures ou institutions (famille, associations, mouvements de jeunesse, mouvements philosophiques et religieux, armée, entreprises, etc.). En second lieu, l’accélération du processus de « destruction créatrice » des métiers dans le monde économique moderne accroît la déconnexion entre l’avenir professionnel des jeunes et leur formation initiale, ce qui induit paradoxalement une quête anxieuse et utilitaire de diplômes protecteurs. Enfin, dans l’accomplissement de l’une de ses missions prioritaires, qui est d’assurer la transmission d’une culture, l’École doit tenir compte de la concurrence des médias ; s’il est vrai que la culture scolaire ne se confond pas avec la culture médiatique, nul ne peut cependant contester le fait que la découverte du monde et le façonnement d’une culture commune (fût-elle considérée comme très insuffisante selon les critères scolaires) passent aujourd’hui en partie par la fréquentation des médias.

Confrontée à ces trois défis, l’École ne peut de toute évidence réussir seule. Elle pourrait certes, mieux qu’elle ne le fait, mobiliser ses ressources internes, en développant la collégialité au sein des établissements et en suscitant une évolution du métier d’enseignant (voir chapitres 5 et 6) ; elle doit en outre nouer une alliance privilégiée avec les parents, qui sont, plus que des partenaires, les premiers éducateurs de l’enfant (voir chapitre 7). Il faut aussi que l’École développe des partenariats avec tous les acteurs sociaux susceptibles de l’assister dans l’accomplissement de ses missions : les partenaires médicaux et sociaux, la justice et la police pour ce qui relève de la protection des élèves, les associations et les médias pour ce qui concerne l’éducation, les entreprises pour améliorer l’orientation, la formation et l’insertion professionnelles, les partenaires territoriaux (communes, départements et régions) et les élus, enfin, pour conjuguer les actions sur l’ensemble de ces questions.

L’organisation et le suivi des partenariats locaux requièrent que soient clairement identifiés au sein des établissements les responsables assumant cette fonction, l’actuel chef des travaux, par exemple, pour ce qui concerne les relations des lycées professionnels avec les entreprises. La Commission souhaite que la création d’une direction de la vie éducative et d’une direction des études au sein des établissements favorise l’implication des CPE et des enseignants dans l’animation des relations avec les différents partenaires de l’établissement.

Ancrer l’établissement scolaire dans son environnement local

La protection et l’éducation des élèves ne peuvent être assurées par l’École seule, sans le recours à des partenaires extérieurs. La « sanctuarisation » n’est, à cet égard, sans doute pas la stratégie adéquate pour faire face aux difficultés. Il est plus pertinent de resserrer le lien qui unit le jeune à l’École, en ouvrant davantage celle-ci sur son environnement proche, et en améliorant l’articulation entre l’action éducative de l’établissement et celle de la ville.

Développer les activités périscolaires et ouvrir l’École sur le monde associatif

Le temps scolaire doit être réservé à la réalisation, par les professionnels de l’éducation ou sous leur responsabilité, des grandes missions de l’École (enseignement, éducation, accompagnement et suivi du travail des élèves, préparation de l’orientation, concertation avec les familles). Il est cependant possible et nécessaire que l’École accueille en dehors ou à la lisière du temps scolaire (la mi-journée, la fin d’après-midi - lorsque l’École n’assure pas l’accompagnement des élèves -, les samedis matin, les vacances scolaires) des intervenants extérieurs susceptibles de prolonger le travail éducatif. C’est en respectant ainsi la nécessaire hiérarchie entre les missions propres de l’École et celles qu’elle ne peut assumer qu’en collaboration avec des partenaires extérieurs que pourraient être abordés des sujets tels que la prévention des conduites à risque, la sécurité routière, l’éducation au développement durable, etc. (voir chapitre 7).

Les communes, partenaires de proximité

L’établissement scolaire entretient évidemment des relations essentielles avec sa collectivité territoriale de rattachement : la région pour le lycée, le département pour le collège et la commune pour l’école primaire. Ces relations devraient, selon la Commission, prendre la forme d’une contractualisation (voir chapitre 5). Mais l’établissement scolaire est aujourd’hui parfois non seulement le principal mais l’unique pôle de stabilité dans la vie de certains enfants. À ce titre, il ne peut demeurer indifférent à la continuité et à la cohérence éducatives qui supposent une prise en compte de tous les lieux de socialisation de l’enfant ou de l’adolescent. Le partenaire privilégié de l’établissement dans cette perspective de proximité devrait être la commune ou la communauté de communes.

L’organisation des activités périscolaires, en particulier, ainsi que leur articulation avec les activités proprement scolaires lorsque cela paraît nécessaire ont vocation à s’inscrire dans un projet local d’éducation susceptible de donner lieu à une contractualisation entre la commune (ou la structure intercommunale), l’établissement, les parents et les associations. L’expérience des contrats éducatifs locaux, qui permettent une prise en charge éducative des élèves (pour l’essentiel des écoles mais aussi des collèges) hors du temps scolaire, représente à cet égard une voie qu’il faudrait développer.

Si l’établissement scolaire est le lieu d’éducation commun à tous les élèves, la ville (le village, le quartier) représente le lieu à partir duquel une approche globale du jeune peut conduire à développer des actions préventives de la difficulté scolaire (décrochage, absentéisme, délinquance, violence et incivilités) : par les relations avec la famille, avec l’établissement scolaire, avec telle ou telle association sportive ou culturelle, voire avec le commissariat ou la gendarmerie, les services municipaux peuvent avoir une connaissance pointue de la « problématique  » d’un jeune. Un dispositif tel que la « veille éducative » fournit l’illustration d’un partenariat pertinent : il s’agit, par le signalement précoce d’un problème à l’attention d’un groupe de pilotage et par une mutualisation des informations provenant de tous les partenaires concernés, d’assurer une prise en compte, le plus en amont possible, de la situation des jeunes en difficulté.

La Commission attire l’attention sur quelques conditions de réussite des partenariats destinés à garantir un meilleur « maillage » éducatif :

- quand bien même l’État doit s’efforcer d’inciter les partenaires à s’impliquer dans les dispositifs locaux, c’est la démarche de contrat qui doit être privilégiée dans la mesure où elle se fonde sur l’autonomie et la volonté des acteurs qui donnent sens au partenariat ;

- l’inscription des dispositifs dans la durée suppose que de nouvelles habitudes soient contractées, de manière que les chefs d’établissement sortent de leur réserve institutionnelle et que les maires se sentent plus investis d’une responsabilité en matière de prévention et d’éducation ; l’efficacité des partenariats dépend essentiellement de la conviction et de la mobilisation des acteurs, de la confiance et du dialogue qui s’instaurent entre eux ;

- l’identification d’un pilote est nécessaire à la réussite du partenariat local - le maire ou le président de la communauté de communes étant le mieux placé pour donner l’impulsion nécessaire, animer un dispositif, soutenir et assurer la reconnaissance mutuelle des différents acteurs concernés par la protection et l’éducation des jeunes.

Des partenariats pour mieux protéger les élèves

La mission de l’École en matière de protection des enfants et des adolescents est équivoque : il est vrai que l’établissement scolaire représente pour ceux-ci le principal lieu de vie avec le foyer familial ; il est vrai aussi que les problèmes familiaux ou médicaux qui les affectent, ainsi que les phénomènes de délinquance et de violence, peuvent interférer avec leur scolarité et la perturber ; néanmoins, la compétence propre de l’École, et sa mission première, reste d’éduquer, de former et d’instruire. S’il apparaît nécessaire que l’École se préoccupe de la protection des élèves et cherche à s’adapter aux difficultés spécifiques qu’ils rencontrent, cela passe par la mise en place de partenariats fondés sur les principes de la séparation des fonctions et du respect mutuel des compétences de chacun des partenaires.

Les partenaires sociaux et médicaux

Le grand débat national a souligné à juste titre que l’École ne peut ignorer la prise en charge des problèmes familiaux et médicaux des élèves. Par souci d’efficacité et pour éviter le cumul et le risque de confusion des fonctions ou des compétences, la Commission se demande si l’organisation suivante de la prise en charge médicale et sociale des élèves ne serait pas plus rationnelle :

- les professeurs ont pour responsabilité première la prise en charge des problèmes pédagogiques rencontrés par les élèves ; cependant ils disposeraient de l’information et des outils nécessaires pour discerner des difficultés qui ne seraient pas d’ordre pédagogique mais médicales - notamment les phénomènes de dyslexie, de dysphasie et autres troubles spécifiques d’apprentissage de la lecture et de l’écriture ;

- les problèmes de santé physique ou psychologique repérés par l’équipe éducative seraient diagnostiqués et pris en charge par des professionnels extérieurs à l’École, que ce soit au sein ou en dehors de l’établissement ;

- les établissements scolaires recourraient à la palette complète de services sociaux et médicaux dont l’action et les missions sont définies et coordonnées par les départements conformément à la loi de décentralisation de 2004 : le diagnostic et la prise en charge de la difficulté repérée par les professeurs seraient ainsi assurés par une plate-forme de spécialistes médicaux et sociaux identifiés et reconnus.

La séparation des domaines de compétence permettrait ainsi de mieux assurer le partage entre la difficulté pédagogique et le problème médical puis le traitement efficace de celui-ci (diagnostic, prescription). Cette perspective conduirait à ce que l’École recoure, sauf dans les établissements difficiles où il faut renforcer l’accompagnement et l’écoute des élèves, à des spécialistes de l’enfance et de la jeunesse ne relevant pas de l’Éducation nationale.

Indépendamment de cette organisation possible, la Commission estime nécessaire que l’École, dans la mesure où elle est un lieu de vie obligatoire pour tous les enfants, constitue un levier de la politique de la santé plus puissant qu’il n’est aujourd’hui : un examen de santé doit être effectivement réalisé à chaque grande étape de la scolarité de l’enfant - l’entrée dans la scolarité obligatoire, l’entrée au collège, la fin de la scolarité obligatoire ; la loi le prévoit déjà mais uniquement pour les deux premiers moments, et elle demeure insuffisamment appliquée. L’examen - obligatoire et gratuit - devrait avoir lieu dans l’environnement médical de l’établissement (la plate-forme de spécialistes évoquée ci-dessus, le centre de la protection maternelle et infantile, les médecins libéraux).

Avec l’adolescence, le mode de la relation à l’adulte change, ce qui conduit à poser des problèmes éducatifs spécifiques : les problèmes liés à la sexualité, aux conduites à risque, voire auxmariages forcés ainsi qu’à l’endoctrinement sectaire ou religieux requièrent que les adolescents puissent se confier à des professionnels de l’éducation qui assurent le lien éventuel avec des partenairesmédicaux ou sociaux. Cette fonction relationnelle et d’écoute peut être assurée par les personnels de l’établissement, notamment par les assistants d’éducation et surtout par les infirmier(ère)s scolaires - dont la Commission estime que la présence et le nombre au sein des établissements du second degré ont vocation à s’accroître dans les années à venir. En revanche, il ne paraît pas souhaitable que, sauf exception, elle le soit par des médecins, parce qu’ils doivent se concentrer sur leur activité médicale ; dans la perspective décrite plus haut ils devraient l’exercer en dehors de l’établissement. Par ailleurs, l’établissement doit alerter les services sociaux lorsqu’il détecte un problème social ou familial. Mais le suivi des familles en difficulté devrait se faire, sauf exceptions, par des assistant(e)s sociaux(ales) qui n’opèrent pas en son sein. Les exceptions concerneront principalement les établissements difficiles dans le cadre des mesures dérogatoires souhaitées par la Commission (voir chapitre 4).

Les partenaires institutionnels : police et justice

Là encore, le partenariat efficace est celui qui se fonde sur la compétence spécifique de chacun des acteurs. Ainsi il est important que, dans la prévention de la violence au sein des établissements, les élèves comprennent que les adultes sont prêts à opposer la loi à la violence ; ce doit être un des éléments du plan de prévention et de réaction de l’établissement pour lutter contre la violence et les incivilités que la Commission appelle de ses vœux dans le chapitre 5. Il est impératif que les établissements ne cherchent pas à apporter seuls une réponse en interne à un comportement suspect ou à un acte qui constitue une infraction pénale. La Commission rappelle que tout délit commis au sein de l’établissement doit faire l’objet d’une plainte et tout soupçon (visant un élève ou un adulte) doit conduire à un signalement auprès des services qui sont àmême de diligenter et de conduire une enquête.

Le partenariat avec la police, particulièrement nécessaire lorsque les établissements doivent protéger les élèves de la violence et de la drogue, est un sujet sensible. L’intervention policière doit être compatible avec les exigences de l’action éducative : son opportunité et ses modalités doivent toujours être décidées en concertation avec le chef d’établissement. Les rencontres entre chefs d’établissement, commissaires de police et responsables de la brigade des mineurs, ainsi que l’existence d’un référent police ou gendarmerie pour des contacts réguliers avec l’établissement, constituent à cet égard les modalités d’un partenariat efficace. Par ailleurs, les partenariats avec la police et la justice peuvent favoriser les actions éducatives concertées sur le rapport à la loi, l’accès au droit, le droit des mineurs et la nationalité.

La Commission déplore que sur un sujet aussi central que l’efficacité des partenariats entre l’École, la police et la justice, les études soient, en France, trop rares et si peu conclusives. Elle recommande de bâtir un programme d’études et d’évaluation des dispositifs existants et à venir.

Le principe de la séparation des fonctions et des compétences n’interdit pas certaines formes de décloisonnement entre éducation et protection des jeunes. Il peut, par exemple, être utile - la loi du silence constituant le principal facteur de banalisation de la violence au sein des établissements - de sensibiliser les personnels qui sont amenés à dialoguer avec les élèves (CPE, assistants d’éducation, infirmières, enseignants) à la nécessité de favoriser la révélation des agressions dont ceux-ci sont victimes. Des stages de formation communs aux différents types de professionnels qui ont vocation à intervenir auprès des jeunes (Éducation nationale, police, justice) pourraient être mis en place afin de les inciter à mieux coopérer.

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accompagnement à la scolarité et sens des partenariats - 16 octobre 2008, par Hélène Drévillon

Dans le cadre de l’accompagnement à la scolarité, de nouveaux partenariats vont être recherchés, en particulier dans la mise en place d’activités culturelles dans les collèges et écoles. En tant qu’association, c’est plutôt réjouissant qu’une collaboration puisse avoir lieu dans les établissements scolaires, ce qui n’est pas toujours facile. En revanche, nous nous questionnons par rapport à notre place et au sens que l’on donne à l’introduction d’associations dans l’Education Nationale :

- Nous aimerions que ces actions ne soient pas individuelles, mais reliées à un autre projet, plus général. En quelque sorte, nous voulons bien être un "moyen" au service d’un dispositif pensé collectivement, mais pas une prestation de service déconnectée de toute idée.

- De plus, ne doit-on pas être prudents sur un risque d’invasion de multiples associations, venues s’"arracher" des heures, sans que l’équipe éducative et les parents ne soient associés à des choix ! quelle réaction ont les enseignants quand on leur propose / impose l’aide d’intervenants extérieurs ? Certains peuvent penser que c’est le début de la fin ! des secteurs privés au service de l’enseignement public...

- Enfin, n’y a-t-il pas un 2è risque de précipitation de la part des collèges face à un ultimatum (propositions pour le 5/11 si j’ai bien compris).

Je trouverais intéressant qu’un échange ait lieu entre enseignants, parents, associations et structures de quartier pour tenter d’envisager un travail collectif respectueux des préoccupations des enseignants et de tous les acteurs concernés.

Hélène

NB : à l’heure où le gouvernement sucre quand même pas mal de moyens associatifs, remet par exemple en cause les postes mis à disposition au sein des CEMEA et d’autres fédérations d’Education Populaire, c’est ce même gouvernement qui voudrait que l’on réponde malgré tout présents dans un cadre plus restreint...