L’école malade de la religion.

lundi 13 septembre 2004

La question du voile, si médiatique et télégénique est loin d’épuiser la litanie des problèmes et tensions qui minent l’école.(...) Révélé dans ses grandes lignes par une dépêche de l’agence Education Formation datée du 8 juillet 2004, le rapport consacré aux « signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » est l’objet d’une retenue totale de la part du ministère. Et pour cause : le constat qu’il dresse est alarmant. Le voile serait en effet « l’arbre qui cache la forêt ». La forêt ? Les revendications et pressions religieuses que font subir aux équipes éducatives des élèves, leurs parents et quelques lobbies. Bien sûr le rapport n’a pas de caractère scientifique, puisque réalisé dans des établissements scolaires susceptibles de connaître ce genre de manifestation. Mais il ne fait que mettre en lumière un phénomène en croissance évidente : la remise en cause de l’espace de neutralité qu’est l’école.

(...) La pratique du jeûne du ramadan ou le refus d’aliments non « purifiés » sont autant de formes « licites » que peuvent prendre ces manifestations. Le rapport les distingue des formes « illicites » : absentéisme, contestation des cours, demandes d’adaptation de la vie scolaire. Jusqu’aux écoles hôtelières, dans lesquelles certains élèves refusent de cuisiner du porc. (...) L’igen relève, bien sûr, que « les appartenances religieuses qui se manifestent sous diverses formes à l’intérieur des établissements se revendiquent exceptionnellement du christianisme, parfois du judaïsme et le plus souvent de la religion musulmane ». Les inspecteurs ne manquent évidemment pas de se dédouaner des accusations d’islamophobie qui ne peuvent que fuser. Pourtant, le caractère conquérant d’un islam qui n’a pas, comme les autres monothéismes, un siècle d’accommodement avec la loi de 1905 de séparation de l’église et de l’Etat, réveille aussi les appétits des chrétiens et des juifs. Ne serait-ce que par la loi de 1905 a consenti des concessions auxquelles les catholiques n’ont pas l’intention de renoncer.(...) En fait, la surenchère des revendications religieuses amène certains lobbies aux arguties juridique les plus folles.

(...) Mais les pressions les plus fortes concernent la vie scolaire et le contenu même des cous . Le rapport de l’igen insiste sur un fait déjà connu : si les élèves de confession musulmane réclament peu de dérogations pour les vendredis et les fêtes religieuses, nombreux sont les élèves juifs sécher les cours du samedi matin pour cause de shabbat ; et plus nombreux encore les parents demandant que les samedis soient libres. (...) Quant au cas d’élèves refusant un examinateur du sexe opposé, les jeunes filles par « pudeur », les jeunes gens par sexisme, ils ont tendance, autant que puissent les percevoir les enseignants des zones difficiles, à se multiplier. (...)

Que les religions tentent d’occuper le maximum d’espace n’est guère étonnant. Qu’un islam devenu le vecteur identitaire d’une population en déshérence culturelle et sociale, cherche à s’exprimer avec un but politique, mais aussi parfois par le biais de jeunes sincèrement convaincus de leur bon droit, ne surprend pas non plus. Mais le désarroi des enseignants, pourtant représentants d’une République qui a inscrit la laïcité dans l’article 1er de sa Constitution, est pour le moins inquiétant. Les Inspecteurs de l’Education Nationale soulignent dans leur rapport « la vigueur et la généralité des contestations de nature religieuse, l’impréparation des enseignants à y répondre et le peu d’aide qu’ils reçoivent pour y faire face du fait notamment de l’ignorance dans laquelle se trouve l’encadrement ».Traduction : les enseignants, censés représenter l’autorité et le savoir dans leur classe, sont déstabilisés par des élèves exprimant leurs convictions religieuses. (...)

La plupart des enseignants, bien évidemment, font face. Mais beaucoup, et notamment les plus jeunes ne sont plus sûrs de rien. (...) Les causes de ce phénomène religieux sont multiples. La première tient sans doute à l’inculture des élèves, mais surtout des enseignants sur les questions religieuses. Des jeunes professeurs de français incapables d’expliquer une référence biblique, de comprendre le jansénisme de Racine, ou de distinguer ascension et assomption... Ces cas ne sont pas rares. C’était finalement le point de départ du rapport rédigé par Régis Debray en février 2002, sur « l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque ». Tout le débat porte alors sur cette notion de « fait religieux », vite devenu la formule magique, le philtre merveilleux censé atténuer les conflits entre les élèves, leur apprendre la tolérance et leur « donner du sens ». Est-ce à dire que la part culturelle de l’héritage était jusque là absente de l’école ? Les programmes révisés en 1996, lui font pourtant la part belle. (...) « L’idée de base, ce doit être donner le minimum de culture pour comprendre l’histoire, la philosophie, les œuvres d’art... » Mais le glissement est rapide, entretenu en particulier par les instances des différentes religions ; et il justifie, ce glissement, les craintes des laïcs, même si le rapport Debray précise qu’il ne s’agit nullement de créer un enseignement à part entière.

Ce dérapage est en premier lieu le fait des institutions de l’Education Nationale elles-mêmes. D’abord parce que le module de formation organisé pour les jeunes professeurs stagiaires n’est que rarement précédé d’un cours, pourtant très nécessaire sur la laïcité et le rôle d’un fonctionnaire de la République française, rôle dont la portée échappe aujourd’hui à beaucoup d’aspirant professeurs. (...) Si la religion entre aujourd’hui à l’école, si les enseignants voient leurs cours contestés au nom des croyances, ce n’est pas à cause de l’émergence mondiale des intégrismes religieux, mais du fait de l’abandon par l’école de ce statu d’ « asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ».

(...) Répondre aux contestations d’élèves, mêmes jeunes, nécessite d’abord de maîtriser parfaitement son savoir, dans ses nuances et sa complexité, ensuit d’être convaincu de la légitimité de ce savoir et de sa transmission. « D’où la nécessité d’une formation d’excellence dans chaque discipline, explique Monique Palut, professeur de philosophie depuis vingt-cinq ans, puisque l’autorité ne naît que du savoir, et non plus d’une quelconque hiérarchie. Or la formation des jeunes en IUFM rogne peu à peu sur les disciplines au profit d’une pédagogie obsédée de « citoyenneté », c’est à dire de tolérance mal comprise. Face au fanatisme identitaire de certains gamins, la seule réponse, ce sont ces Lumières que l’école abandonne peu à peu ».

A partir du moment où le rôle de l’école n’est plus de transmettre ce qui est strictement de l’ordre du savoir, et par là même incontestable, la boîte de Pandore est ouverte. Et s’y engouffrent tous ceux qui ont intérêt à orienter l’enseignement dans un sens qui leur convient. Si les religieux cherchent à tout prix à prendre pied à l’école, c’est parce que l’éducation est un enjeu dont l’ampleur n’échappait pas à Condorcet, le premier à avoir théorisé la différence entre instruction et éducation. François Fillon, le ministre de l’Education Nationale, parlait récemment d’une « véritable prise d’otage par certains courants religieux ». Disons que le syndrome de Stockolm a depuis longtemps frappé l’école de la République.

Article écrit par Natacha Polony pour MARIANNE N°385 - Semaine du 4 au 10 Septembre 2004.

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