La crise de l’éducation au développement

vendredi 16 janvier 2004

La crise de l’éducation au développement : une opportunité de renouvellement des outils conceptuels

Par KABORE Anne

La situation de crise offre une occasion unique de revitalisation : "Notre défaite peut être la source d’un nouvel élan". Telle est la position de Pierre Pradervand, éducateur au développement depuis vingt ans.

Le constat de départ est clair : le type de développement que nous vivons est un échec, il est donc normal que l’éducation traditionnelle sur le développement ne fonctionne pas. Rappelant que l’idéogramme chinois du mot crise a deux significations : danger et occasion, l’auteur conclut que "La crise qu’elle (l’éducation au développement) traverse est utile car elle doit nous permettre de redéfinir cette activité". Et c’est effectivement à un travail de redéfinition que l’auteur se propose de contribuer dans une intervention produite dans le cadre d’un séminaire sur "l’opinion publique et le développement international" organisé par le Comité d’aide au développement et le Centre de développement de l’OCDE.

Une éducation malade du développement.

Lorsque l’on veut réfléchir sur l’Education au développement, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le développement. Même si, après étude, il apparaît que nombre d’ONG évitent le débat et s’interdisent toute discussion sur le concept, il faut pourtant pouvoir définir la cause pour laquelle on milite. "Une définition médiocre du développement est préférable à l’absence de définition car il est alors au moins possible de discuter".

Ne pas réfléchir sur le concept et continuer à l’utiliser reviendrait à cautionner la définition implicite du développement, tel que pratiqué depuis 40 ans, comme "occidentalisation du monde". Or, sans partager la vision du monde selon laquelle tous les oppresseurs cupides seraient dans le Nord et les pauvres exploités dans le Sud, force est de constater que ce développement là n’est plus viable. A ce titre, ceux qui partagent cette conception du développement souffrent d’une "schizophrénie fondamentale". En effet, si le discours sur la nécessité d’un développement durable se développe dans les instances internationales, "nos pratiques quotidiennes de consommation et les politiques appliquées par nos entreprises poursuivent des buts tout à fait contraires".

Chacun constate que ce modèle de développement a entraîné des "développements contraires" et que la notion de "croissance durable" est contradictoire. Les riches deviennent de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, "constat applicable à la situation relative du Sud par rapport au Nord ainsi qu’à la répartition des richesses dans le Nord". Avec la mondialisation, le mode de consommation s’uniformise, les identités disparaissent et les différentes formes de solidarités aussi. De plus, vu le gaspillage (défini comme l’usage non rationnel des ressources) qui résulte de ce mode de développement, une grande partie des activités auxquelles nous consacrons notre temps sont inutiles".

Dans ce contexte qui peut dire vers quoi nous courons et quel type de société nous essayons de construire ?

Revisiter les concepts utiles à une nouvelle éducation sur le développement.

L’auteur formule certaines propositions de redéfinition des concepts qui pourraient aider à dépasser la crise que traverse l’éducation sur le développement. Trois axes se dégagent :

Définir le développement.

Dans cette optique, l’auteur propose de prendre en compte ce qu’il qualifie de "secrets soigneusement gardés" : la révolte des organisations de populations locales contre le développement, et celle grandissante des "organisations du sud contre les ONG qui prétendent les aider, que ces dernières appartiennent au Nord ou au Sud". Il faut tenir compte de la parole des organisations locales de paysans lesquels "redéfinissent le développement dans leurs propres termes".

Redéfinir l’éducation sur le développement et ses objectifs.

Dans un contexte de crise mondiale généralisée et de surinformation, peut-on réellement "définir encore l’éducation sur le développement comme une activité destinée à mieux informer le public ? " Ne serait-il pas "sage de définir l’éducation sur le développement comme une compétence permettant la transformation et la survie ? ", favorisant une prise de conscience de la nécessité de porter un regard différent sur notre planète.

L’objectif le plus raisonnable et le plus évident devrait être la "recherche d’un monde équitable pour tous". Est-il possible de réaliser cet objectif en conservant un mode compétitif de relation ? Peut-on, au contraire, instaurer un nouveau paradigme du "chacun gagne" qui semble le meilleur moyen d’accéder à cette nouvelle société offrant à chaque citoyen, un accès égal aux ressources et la place qui lui convient ? .

Le contenu de l’éducation sur le développement.

Pourrait-on :

- redéfinir la pauvreté comme "ce que je ne fais pas pour aider mon voisin alors que j’ai les moyens de le faire ?"

- abandonner la notion de rentabilité pour la remplacer par celle d’efficacité définie comme une démarche vers un système procurant au plus grand nombre plus de liberté ?

- redéfinir ce que c’est que "avoir assez" en mettant l’accent sur la qualité plutôt que la quantité ?

Constatant que le niveau d’éducation d’un individu influence très peu ses opinions personnelles sur le développement, l’auteur rappelle que la nouvelle conception de l’éducation sur le développement doit faire une plus large place aux "valeurs du coeur".

Nous retiendrons enfin cette dernière remarque : après avoir cité J.Jaurès qui disait "on n’enseigne pas ce que l’on sait, on enseigne ce que l’on est", l’auteur pose cette question : "Ne devrions-nous pas, nous, les éducateurs du développement, commencer par nous transformer nous mêmes ? ".

L’auteur emploie toujours l’expression d’éducation sur le développement. On peut réfléchir sur les dimensions qu’elle apporte par rapport à celle d’éducation au développement. Cette dernière expression laisse supposer une pédagogie plus interactive, laquelle va pourtant dans le sens souhaité par l’auteur.

Les réflexions de l’auteur que nous avons choisies de présenter, trouvent leur intérêt dans le fait, qu’élaborées par un praticien de l’éducation au développement, elles témoignent de l’intérêt des concepts comme outils fondamentaux de l’éducation au développement. En effet, ces concepts sont non seulement porteurs de sens, mais aussi d’un engagement personnel de celui qui les utilise, condition nécessaire à la réussite d’une pédagogie sur l’éducation au développement.

Enfin, il est indispensable de tirer des enseignements de la parole et de l’analyse conceptuelle menée par les gens du Sud, car cela ouvrirait à la réciprocité de l’échange et au renouvellement de l’éducation au développement.

D’après un article de P. Pradervand :

L’opinion publique internationale et le développement international, France : OCDE, 1996..

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