Conérence de M.D. WILPERT lors des 4èmes Rencontres du P.E.L.

lundi 1er septembre 2003

CES PARENTS QUI NOUS CONFIENT LEURS ENFANTS.....

Marie Dominique WILPERT GRAPE - Conférence du 02/04/2003 pour la Mairie de Brest.

La création des réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents, depuis 1999, a mis ce qu’on appelle aujourd’hui la « parentalité » au centre des préoccupations des différents acteurs sociaux, professionnel(e)s de la petite enfance et travailleurs sociaux, ainsi que les enseignants, plus particulièrement depuis la mise en place de nouveaux objectifs prioritaires en 2001 : les relations famille- école. C’est dans le fil de cette réflexion que des institutions, des professionnels et des partenaires divers tentent de réfléchir à la place des parents dans leur structure spécifique, et « d’élargir »cette place...Notre propos ici sera de nous questionner sur la teneur, la définition de cette place telle qu’elle s’est construite depuis la naissance d’institutions comme la crèche ou l’école maternelle, jusqu’à un état des lieux (modeste) des fonctionnements actuels, ce qui nous semble une étape préalable avant de chercher à définir le sens et les objectifs de ces démarches de soutien à la fonction parentale, qui peuvent se concrétiser par exemple par la création de lieux spécifiques d’accueil des parents à l’école et dans les C.L.S.H., comme des partenaires ici tentent de le faire. Par ailleurs nous chercherons aussi à construire quelques pistes de réflexion, quelques hypothèses de travail quant au sens et aux objectifs donnés à cette notion de soutien à la fonction parentale, en la rattachant à ces contextes institutionnels précis que sont la crèche, puis l’école maternelle d’aujourd’hui. En effet, il nous semble important que les professionnel(le)s puissent situer leur rôle auprès des parents en référence à la mission qu’ils remplissent auprès de l’enfant, ce qui rend possible de construire le cadre qui autorise leur rencontre. Par exemple une auxiliaire de puériculture en crèche ne se situera pas vis à vis des parents exactement de la même manière qu’une accueillante dans un lieu d’accueil parents-enfants, qu’une assistante maternelle de l’A.S.E, qu’un enseignant... Sans ce repérage qui doit pouvoir se construire dans chaque institution, cette notion de soutien à la fonction parentale devient extrêmement floue, propice aux abstractions, aux généralisations hâtives et non élaborées, et ne favorise pas pour les professionnel(e)s la construction de nouveaux savoirs et savoirs-être vis-à-vis des parents des enfants qu’ils (elles) accueillent.

1 Les crèches et les équipements petite enfance

« Les crèches sont une innovation de la période de l’industrialisation. le travail des femmes pauvres constitue leur justification. » les crèches ont été créées pour résoudre une contradiction sociale qu’on pourrait traduire ainsi :
- 1/ des jeunes mères doivent travailler
- 2/des jeunes mères ont des bébés. Ce sont d’abord des initiatives des catholiques sociaux qui ont fondé les premières crèches, qui avaient semble-t-il le souci de préserver la relation mère-enfant, en créant des chambres d’allaitement, d’éviter que la garde ne soit assimilée à un abandon. Ils luttaient contre la honte infligée aux pauvres et les procédures hospitalières déshumanisantes, et tentaient d’adoucir les conditions de cette séparation dont il faut rappeler qu’elle n’était pas majoritairement un choix mais une obligation dictée par une nécessité de survie. Cependant cette démarche de faire rentrer les questions d’hygiène, de santé, de protection de l’enfance dans les compétences de la puissance publique a eu progressivement pour effet une forte emprise de l’état, en termes d’hygiénisme et de moralisation des familles pauvres, sur les crèches : logique hospitalière, exclusion des mères, porteuses de microbes.... et de mauvais principes éducatifs ! Les mères se sentent insuffisantes, ignorantes, vivent la mise en garde comme une dépossession, voire un abandon, et comme une stigmatisation sociale, car seules les mères les plus pauvres sont obligées de travailler, et après la première guerre, la représentation sociale dominante de la bonne mère est celle qui ne travaille pas. La création de la PMI, en 1945, consacre l’ institutionnalisation des crèches, l’ apparition des premiers diplômes petite enfance, cependant celles-ci demeurent référées à un modèle très hiérarchisé où les personnes qui travaillent sont considérées comme les exécutantes d’un programme hygiéniste strict, l’étanchéité entre la famille et l’institution est toujours de mise (déshabillage des enfants..). Il faut resituer ce fonctionnement dans le contexte de l’époque, lutte contre la mortalité infantile, grand élan de reconstruction du pays après la guerre. Ce que j’appellerai le grand chambardement des années 70 correspond à l’entrée en masse des femmes sur le marché du travail, c’est une opportunité économique mais aussi une révolution du statut féminin : les femmes ne travaillent pas seulement parce qu’elles y sont obligées, mais par choix, par désir d’émancipation. Plusieurs conséquences à cela :
- 1/ elles s’investissent socialement, elles tissent du lien social davantage dans le travail que dans les réseaux de proximité qu’elles investissaient autrefois, et ceux-ci s’effilochent...
- 2/ Elles se positionnent plus comme « sujets désirants » vis à vis de la garde de leur enfant, elles revendiquent le droit au travail, refusent d’être considérées comme de mauvaises mères, se déculpabilisent progressivement (même si ce n’est pas encore terminé...). La crèche devient un droit, et non plus une sorte d’entreprise de charité pour de « pauvres » mères.
- 3/ Les crèches deviennent des lieux sociaux de proximité, elles sont parfois le premier lieu extra-familial où la mère vient présenter son enfant, parler de lui, de son v écu de jeune mère... et s’en séparer pour la première fois.
- 4/Apparition des haltes-garderies, des lieux d’accueil parents-enfants, les équipements petite enfance deviennent des lieux d’épanouissement des enfants, mais aussi de nouveaux lieux sociaux de proximité, d’accueil de familles plus isolées qu’autrefois et qui cherchent là un réseau qui s’est effiloché ailleurs ( dans la famille élargie, le voisinage, la communauté des femmes...) C’est certainement ce deuxième aspect, qui implique une réflexion autour de la demande des parents et de leur accueil, auquel les structures sont encore aujourd’hui insuffisamment préparées et formées. Même s’ils restent encore un peu à la frontière des structures, les parents prennent progressivement une place différente, ils « tricotent du sens » à leur présence dans les lieux, et les professionnel(e)s aussi évoluent dans leur relation avec les enfants et les parents. On peut percevoir, à travers ce petit parcours historique, que le changement de regard sur les parents est lié aussi à leur propre positionnement, au changement de leur propre regard sur eux-mêmes, au sens qu’ils donnent au fait de confier leur enfant à la crèche. Les parents, en quelque sorte, poussent l’institution à opérer un changement de posture vis-à-vis d’eux, parce qu’ils se positionnent comme acteurs, comme demandeurs, avec un projet pour leur enfant. Ceci s’effectue en correspondance avec un changement de milieu social des parents fréquentant les crèches, plus les parents ont un statut social solide et un projet pour leur enfant en phase avec les normes montantes, et les moyens verbaux de le défendre, plus ils ont de chances d’être entendus et d’être force de proposition. Nous reviendrons sur cette question tout à l’heure, à propos justement du retour actuel dans les structures, de familles plus pauvres et plus vulnérables.

Si nous nous proposons de resituer l’accueil des parents en fonction de la mission de chaque structure, que pouvons nous en dire aujourd’hui dans les lieux d’accueil de la petite enfance ? C’est quoi la mission des modes d’accueil ? On peut dire que c’est d’accompagner l’enfant, qui se présente avec ses parents, dans ce passage de la vie et de la culture familiale, à une vie et une culture sociale, tout en conservant « la sécurité du lien affectif et sensoriel à celle et à celui en qui leur vie a pris sens d’existence »(citation de F. Dolto). voilà la fondation du sens d’accueillir les parents voila pourquoi ça vaut la peine de continuer à réfléchir aux modalités de cet accueil, d’aller plus loin dans cette réflexion, au-delà du fait qu’ils reconnaissent, pour la plupart, ces lieux comme légitimes et compétents, pour accueillir leurs enfants ? Parce qu’il faut du temps pour se séparer, un temps d’expression des émotions, de partage humain avec les professionnelles, du temps pour véritablement « confier » son enfant à des tiers, pour échanger autour de l’enfant et pouvoir dire son ressenti et sa pensée... il faut un temps de véritable échange qui passe par une reconnaissance mutuelle de la place de chacun, de l’irréductibilité de la différence de positionnement psychique vis-à-vis de l’enfant, quand on est parent, et quand on est professionnel. Positionnement psychique qui induit un savoir sur l’enfant, qui n’est pas de même nature, il n’y a pas de substitution possible, ou de recouvrement. C’est pourquoi la notion de parentalité présente des ambiguïtés, parce qu’elle semble parfois ramenée à une fonction (qu’on pourrait apprendre et occuper, comme une langue étrangère, ou une technique à maîtriser, ou une fonction professionnelle ), alors qu’être parent c’est d’abord une affaire de transmission, d’une génération à une autre, de contenus psychiques qui sont en partie inconscients, qui ne sont pas que de l’ordre de la maîtrise, avec leur part d’affects, d’amour et de haine, d’angoisses et de souffrance non maîtrisés. Pour les professionnels, accueillir les familles, c’est reconnaître cette place radicalement autre que la leur auprès de l’enfant, c’est reconnaître une connaissance de l’enfant qui n’est pas la leur, une connaissance en partie insue, non accessible directement à la conscience, qui est le socle même du lien qui unit l’enfant et ses parents. Accueillir les parents, c’est être appelé à confronter deux savoirs, à supporter le choc de l’altérité, la relativité d’un idéal professionnel relié à des normes sociales, et aussi être renvoyé à cet insu en nous-mêmes, là où nous sommes d’abord, en tant que sujets, fils et filles de, et parfois aussi parents de, renvoyé à la part intime de nous-mêmes, à l’anxiété et aux doutes que vient soulever la lourde tâche d’élever un enfant.... Je prendrai pour exemple le temps dit « d’adaptation ». Qui doit s’adapter à qui ? Combien de professionnel(e)s prennent conscience ( durant un temps de formation ), que tout à leur souci de l’accueil de l’enfant, elles ne cessent de poser des questions d’enquête concernant les habitudes des enfants, et d’observer l’enfant, ne laissant pas la place à ce que les parents viendraient exprimer d’eux-mêmes, de leurs inquiétudes, de leur besoin de se sentir accueillis, entendus, de leur désir de rencontre avec d’autres adultes, autour de leur enfant ? Combien de professionnel(e)s prennent conscience qu’ils(elles) ne prennent pas le temps de présenter les parents les uns aux autres, de favoriser leur entrée en relation ? Nous percevons que cette notion d’adaptation, telle qu’elle s’est construite autour d’un savoir professionnel sur les besoins des jeunes enfants (qui était tout à fait pertinent), peut nous occulter la dimension de l’accueil d’une famille. Car finalement, qu’est-ce qui est fondamental pour un très jeune enfant : N’est-ce pas de sentir que ses parents, et plus particulièrement sa mère, se détendent dans l’espace d’accueil, peuvent venir y dire leurs émotions sur la séparation, échangent véritablement avec ces inconnu(e)s qui vont le prendre en charge ? C’est là que dans sa dépendance psychique étroite avec sa mère, il va pouvoir lui aussi se détendre, commencer à se sentir en sécurité dans ce lieu. Et ce temps d’adaptation ne risque-t-il pas de limiter l’accueil des familles à cette seule période, alors qu’il s’agit de pouvoir penser aujourd’hui un accueil au long cours des parents de ces enfants ? Pourquoi est- ce intéressant d’accueillir les parents collectivement ? Il est difficile de se sentir à l’aise, de ne pas avoir peur de l’inconnu qui s’ouvre devant vous, d’autant plus un inconnu auquel vous allez confier une des choses qui sont le plus précieuses pour vous - votre bébé - quand vous vous sentez le seul de votre espèce, ou pas en mesure ou en disposition d’aller vers ceux qui vous ressemblent : les autres parents ! Mais s’ils sont là d’emblée, ces autres « semblables », s’ils vous sont présentés, qu’on vous laisse le temps de faire leur connaissance, de partager des émotions et des inquiétudes, des idées, des informations, des réflexions, des situations communes et d’autres différentes... Sur ce plan les. lieux d’accueil enfants-parents (et d’autres initiatives associatives) ont été pionniers dans cette idée que les parents, à travers un réseau social d’échange entre eux, se soutenaient mutuellement dans leur « devenir parent », retrouvaient les réseaux de proximité nécessaires à une séparation. Pourquoi est-ce intéressant de faire une place aux parents (qui commence par un processus d’accueil)qui leur permette progressivement de s’impliquer, notamment en devenant eux-mêmes des passeurs de la compréhension du fonctionnement de la crèche ou de la halte pour d’autres parents, des « accueillants » des nouveaux parents ? Les parents ne se situent plus alors seulement comme parents singuliers d’un enfant singulier, mais comme appartenant à un collectif social de parents, qui peut prendre une place de partenaire institutionnel, repérée et cadrée dans l’institution par tous ses membres. Je me souviens par exemple de cette crèche où des parents présentaient la section où avait séjourné leur enfant pendant une année aux parents qui y arrivaient avec leur propre enfant... Les cadres collectifs sont également mieux adaptés, pour évoquer les valeurs et les normes éducatives, ils évitent les confrontations éducatives frontales et individuelles( plutôt source de blessure narcissique et de fermeture, pour les parents). Ils permettent des relativisations, des distanciations, à partir d’un débat collectif où chacun a le droit à sa parole et à ses valeurs. Nous avons parlé ici de la présence réelle des parents dans les structures. Mais par ailleurs la place des parents dans l’institution est aussi de nature symbolique, en référence avec la mission d’accueil de l’enfant en l’absence de ses parents. Le tout-petit a besoin, pour se sentir contenu, de garder psychiquement en lui l’image de ses parents, mais au delà d’une certaine limite de temps il les perd, il a alors besoin que les adultes qui le prennent en charge assurent en quelque sorte un relais psychique, portent les parents dans leur tête en quelque sorte, et le communiquent à l’enfant, par des paroles mais aussi des pensées... cela implique que les professionnelles puissent se représenter suffisamment l’importance de ce lien fondamental qui demeure entre le très jeune enfant et ses parents, même en leur absence, et aussi respecter ce lien, et ne pas l’oublier.....c’est plutôt une posture qu’un comportement, cela va de pair avec un véritable accueil des parents dans leur temps de présence réelle à la crèche. Pourquoi est-ce important que la place des parents soit cadrée et bien repérée par les équipes, et pourquoi est-ce plus difficile et d’autant plus important d’être attentif à l’accueil de familles fragilisées, désocialisées, en souffrance ? Comme je l’ai dit, pour les professionnelles, s’ouvrir véritablement aux parents, en acceptant de ne pas être à leur place, et donc en renonçant à se présenter comme des modèles, demande une ouverture à ses propres affects familiaux, à ses propres failles éducatives en tant que parents. D’autre part cet accueil et cette écoute les fait dépositaires d’angoisses, d’attitudes et d’affects parentaux qui ne sont pas toujours simples à contenir, à comprendre, à élaborer. Demander aux professionnelles d’être plus attentives et empathiques avec les parents( dans l’intérêt de l’enfant) implique de leur donner les moyens de cette attention, et de la prise de distance nécessaire à ce travail. cela se décline en termes de réunions d’équipe, de formation, de temps de retour sur leurs pratiques, et non seulement en termes de présence physique auprès de l’enfant. Or la tendance actuelle serait plutôt d’optimiser le remplissage des lieux d’accueil, que d’accorder aux professionnels de la petite enfance des véritables temps professionnels en dehors de la présence physique auprès des enfants ! D’autre part, donner une vraie place dans l’institution aux parents, implique de délimiter cette place, ainsi que les droits et les devoirs de chacun, parents et professionnels. Cela demande aux professionnelles de prendre le temps d’expliquer aux parents les règles de fonctionnement de la crèche, mais aussi le sens de ces règles. Il y a aussi beaucoup de codes implicites, de manières de parler, qui peuvent être étrangers à des parents et les heurter, quand ils ne comprennent pas vraiment ce que cela veut dire.. (exemple : « respecter le rythme de l’enfant »,... « jeux d’éveil », « activités libres », « psychomotricité »... « il a la peur de l’étranger »...). Comment respecter quelque chose que l’on a pas perçu, ou dont on n’a pas compris le sens ? Le temps d’accueil - un vrai temps - doit être réfléchi et institutionnalisé, avec son début et sa fin. Les professionnelles ne peuvent accueillir tout le temps, à un moment elles doivent créer un espace de vie avec les enfants, qui ne doit pas être troublé, c’est tout à fait nécessaire à la sécurité des tout petits. Cela dit aussi que les professionnelles doivent concilier deux missions : accueil des parents et prise en charge de l’enfant (leur mission principale) et qu’à ce titre elles ne sont pas dans la même posture que les lieux d’accueil parents-enfants, qui ne s’occupent pas de la prise en charge de l’enfant en l’absence de ses parents, prise en charge qui requiert d’autres compétences, d’autres postures vis-à-vis des parents.

La réflexion autour de la place des parents dans une structure, la nomination de ses modalités et de ses limites, l’existence de vrais temps de concertation et de prise de recul dans l’équipe, la reconnaissance auprès des professionnelles de la complexité de leur travail( concilier deux missions différentes et exigeantes) peuvent garantir une amélioration progressive de cet accueil et éviter chez les professionnelles les sentiments d’intrusion ou d’envahissement qu’elles vivent souvent vis-à-vis des parents et qui empêche un véritable dialogue autour de - et dans l’intérêt de l’enfant. Parler de soutien à la fonction parentale dans les structures sans le référer à la mission spécifique de ces structures : et sans mettre en place les moyens qu’il suppose me semble être de l’ordre du leurre.

Le dernier point que je voudrais développer est celui de l’accueil aujourd’hui fréquent, dans les équipements petite enfance, de familles fragilisées par leur statut social précaire, et parfois en difficulté avec leurs enfants. Ces familles mettent parfois à l’épreuve encore plus que d’autres les professionnel(le)s vis à vis de leur idéal, de leurs références ou normes éducatives propres, de leur capacité à contenir des parents qui souffrent et sont dans des sentiments chaotiques. Ces professionnel(e)s se retrouvent alors en risque, pour se défendre de l’angoisse suscitée, d’outrepasser leur mission ( d’aide à la séparation, d’accueil de l’enfant dans la vie sociale ) et de rentrer en rivalité avec les familles, de se poser en modèles quant à ce qui serait bon pour l’enfant. Or il me semble essentiel de rappeler que la mission des lieux d’accueil n’est pas du côté de la suppléance parentale, mais d’une fonction tierce - Autre - qui introduit l’enfant au monde social. Ceci est d’autant plus important pour des familles isolées, privées de tissu social de proximité et de lien avec la société (chômage...). Comment l’enfant peut-il opérer cette séparation psychique avec sa mère, qui lui est nécessaire pour grandir, aller vers le monde, comment sa mère peut-elle l’y aider, quand le tissu social sur lequel elle devrait pouvoir s’appuyer, a proprement disparu, quand le père lui-même, autre appui essentiel pour cette séparation, est parfois en souffrance de désocialisation ? Le lieu d’accueil peut représenter ce point d’appui, ce tremplin social de proximité, pour qu’elle puisse faire ce travail psychique avec son enfant....à condition que les professionnel(e)s tiennent cette position tierce et ne glissent pas du côté de fantasmes de rivalité, de suppléance imaginaire de la famille. Des expériences récentes( voir références bibliographiques ) ont montré que des familles en difficulté psychique et sociale ont retrouvé des forces, des ressources pour eux-mêmes et leurs enfants, en confiant ceux-ci deux fois par semaine en halte-garderie pendant quelques mois, tout en ayant une relation de confiance et de dialogue avec les différents partenaires du projet ( P.M.I, halte-garderie ).Ces exemples montrent que les souffrances des enfants sont autant liées à l’isolement social de la famille qu’à des difficultés internes à celle-ci, ces deux facteurs étant d’ailleurs mêlés de manière inextricable et se renforçant l’un l’autre. Ces parents ne sont de plus pas souvent en mesure de faire valoir leur point de vue, de verbaliser, d’argumenter, de se faire entendre, tout comme les anciens parents des premières crèches, que leur statut social condamnait au silence, ou parfois, à la rage. « Il faut un village pour élever un enfant ». Ce beau proverbe africain restitue peut-être l’essentiel de mon propos, met l’accent sur le droit, pour tous Les parents, de s’appuyer sur la communauté humaine pour éduquer leurs enfants. Car qui peut prétendre éduquer sans faire appel à l’autre ?

2 L’école maternelle

Les crèches et les salles d’asile ont comme point commun historique d’avoir accueilli d’abord, et pendant longtemps, (de1820, les premières salles d’asile - aux années 60) des familles pauvres, ou du moins très populaires. La naissance officielle de l’école maternelle, en 1881, marque la volonté politique de la IIIème République de former des citoyens dès le plus jeune âge ; l’école de la troisième république est conquérante, elle a une mission éducative à exercer auprès des familles, qui n’ont guère leur mot à dire. Cependant le recrutement des institutrices, issues elles-mêmes des milieux populaires, conduit à un consensus favorable à l’école maternelle, gérée pour le peuple, par les enfants du peuple (les parents des classes populaires se reconnaissent dans les enseignantes, et réciproquement). En 1960, l’école maternelle est investie par les classes moyennes et supérieures (autre point commun avec les crèches), et le corps enseignant se transforme également et glisse du côté des classes moyennes. L’école républicaine a une plus forte tradition d’étanchéité avec la société civile que les modes de garde. Sa mission est de former des élèves, de transformer des enfants en élèves...et en futurs citoyens. Cependant, le fait d’accueillir des enfants de plus en plus jeunes, l’entrée en lice de parents plus exigeants et demandeurs, et ralliés aux idées nouvelles concernant les besoins des jeunes enfants et leur éveil, l’évolution des enseignants eux-mêmes, a amené progressivement ceux-ci à ouvrir leur classe aux parents, durant les temps d’accueil, à être attentifs à ce que l’enfant garde des repères liés à sa vie familiale (le doudou, l’attention à l’enfant durant les coups de blues, au climat de la récréation pour les plus petits, aux enfants non francophones ou fortement référés à une autre culture....).

Où en sommes nous aujourd’hui de l’accueil des parents à l’école maternelle, qu’est-ce qui pousserait à penser que des lieux spécifiques pour les parents seraient à créer dans ou à proximité des écoles ? Quels parents sont visés à travers ces dispositifs ? ne sont-ce pas ceux dont on regrette l’absence à l’école, ceux dont on a tendance à penser qu’ils sont démissionnaires ? ceux dont on pense qu’ils ne s’impliquent pas suffisamment ? Qu’ils ne donnent plus de repères à leurs enfants, au vu de la conduite de ceux-ci à l’école ? ceux qui, quand ils ne sont pas absents, semblent indifférents, ou parfois même ressentis comme impolis, ou hostiles, irrespectueux envers l’espace et les règles de l’école ? Ou alors au contraire devenant envahissants, ne pouvant plus quitter la classe, exposant leurs problèmes personnels, confondant espace familial et espace social ? Cette description correspond au ressenti de beaucoup d’enseignants, dont certains, pourtant, pensent qu’il est important qu’ils soient en relation avec les familles, et tentent de leur faire tant bien que mal une place dans l’école, au nom de leur mission envers l’enfant. Essayons donc d’éclairer un peu ce que j’appellerai quelques malentendus entre parents et enseignants. Si la mission des lieux d’accueil et de garde est de garantir aux très jeunes enfants un passage entre la famille et des espaces sociaux de proximité, qui préserve leur sécurité affective, et leur sentiment d’intégrité encore très fragile, et d’autre part une initiation à la vie avec d’autres, avec les règles inhérentes qui l’accompagnent, mais aussi le plaisir du jeu, de la créativité naissante, l’école maternelle me semble en partie cumuler ces données (quand 50 pour cent des enfants qu’elle accueille n’a connu aucun mode de garde, dont c’est la première grande séparation avec la famille, et pratiquement 80 pour cent n’a pas connu de vie collective, ou peu... et même ceux qui ont vécu une vie collective, c’était dans un milieu plus protégé, plus d’adultes, moins d’enfants ), et en rajouter une autre, qui est l’entrée progressive de l’enfant dans les apprentissages scolaires, dans le rapport au savoir, générateur d’avenir... et d’angoisses d’avenir, pour les parents. Par rapport à ce que j’appellerai cette triple mission, comment les différents partenaires (enseignants, travailleurs sociaux ou éducatifs, associations, élus....) peuvent-ils définir leurs objectifs quant à un accueil et une écoute plus attentive des parents, et ceci dans le sens de garantir à l’enfant de la sécurité affective, une compréhension du fonctionnement, du sens et des règles de l’école (qui précède sa possible adhésion ), et de favoriser une entrée progressive dans les apprentissages ?

Quand des parents, et peut-être encore plus spécifiquement des mères (quand il s’agit d’enfants très jeunes ) confient leur enfant à l’école maternelle, quelle est la nature de l’épreuve qu’ils (elles )traversent ? essayons de nous glisser un peu dans leurs peaux, différentes peaux selon leur parcours de vie personnel, leur milieu social, leurs références culturelles (parfois multiples), leur contexte familial et professionnel, leur expérience scolaire passée, leur connaissance ou leur ignorance de cette école là, la relation spécifique qu’elles entretiennent avec cet enfant-là, leur demande vis-à-vis de l’école.....autant de paramètres qui vont entrer en compte et se croiser pour favoriser - ou non - une suffisamment bonne première expérience de l’école pour l’enfant. Prenons une maman des classes moyennes, qui a pris un congé parental, et qui retravaille à l’occasion de l’entrée de son petit en maternelle. Imaginons que cette maman est en difficulté de se séparer de cet enfant, pour des raisons qui ont à voir avec son histoire personnelle, de séparations traumatiques ou très mal vécues, de circonstances de naissance qui ont fragilisé le lien mère-enfant, ou d’une difficulté à reprendre le travail.....vis-à-vis de son angoisse, ce n’est pas son rapport à l’école en tant qu’institution porteuse du rapport au savoir qui est concerné, mais sa propre relation à la séparation (qu’elle peut vivre avec d’autres acteurs que l’école), c’est à ce niveau-là qu’elle a besoin d’être sécurisée. Une fois cette angoisse entendue et élaborée, la situation peut se débloquer, car par ailleurs cette maman a un capital culturel en phase avec les savoirs de l’école, et une compréhension de son fonctionnement, une perception de l’école en tant qu’espace public, social, dont elle se sent partie prenante en tant que sujet intégré dans la société. D’autre part elle peut se sentir proche de l’enseignante en terme de milieu social, partager un ensemble de codes de relation et de modes d’être, une égalité relative sur le plan du rapport au savoir... parfois aussi desmodes(une sensibilité) éducatifs qui leur sont communs, tout cet ensemble de choses très subtiles sur lesquelles se construit ce qu’on appelle la sociabilité ordinaire, qui fait se sentir relativement à l’aise dans un milieu, qui fait qu’on peut s’y reconnaître, se sentir moins étranger, perdu, par rapport à un milieu nouveau. Prenons maintenant une autre mère, qui peut être d’origine étrangère, qui vit dans un quartier très populaire - une cité - et entretient un lien fort avec sa communauté culturelle. Cette maman là n’a pas de problème spécifique de séparation, son petit a commencé à fréquenter d’autres enfants et adultes dans une communauté sociale de proximité....quand elle met son petit à l’école, sa difficulté à elle est d’un autre ordre:car elle dépose son enfant dans une institution, un milieu étranger (étrange ?), dont elle ne connaît pas les codes de communication, les règles, la pédagogie utilisée pour entrer dans les acquisitions, le fonctionnement des instances..... Prenons maintenant un père de famille au chômage depuis longtemps, qui se sent exclu de la société en marche, qui a eu une expérience scolaire marquée par l’échec et l’humiliation, et dont l’enfant rentre à l’école. Quelle perception a-t-il de l’école ? D’un mauvais souvenir ? d’une institution qui l’a rejeté ? l’école ne représente-t-elle pas une partie de cette société qui ne lui donne pas une place où il pourrait restaurer sa dignité, son narcissisme ? peut-il avoir une vision de l’école comme espace social de promotion pour son enfant, faire une place dans la famille à l’enfant écolier ? Cependant, oui, il tente souvent malgré tout de le faire, mais n’a-t-il pas besoin pour cela d’être reconnu dans cette difficulté, cette épreuve, de se sentir accueilli comme un citoyen qui vient tenter d’entrer à nouveau dans un système dont il garde une mémoire douloureuse, par rapport auquel il se sent dévalorisé, dont il ne comprend pas bien le fonctionnement... Pour ces parents-là, leur difficulté se situe au niveau du rapport au savoir que représente l’école, et au niveau de la société dans son ensemble qu’elle représente, espace social qui sera repéré comme tel et respecté par les usagers comme leur bien propre à la mesure de leur sentiment d’être accueillis, entendus, aidés à comprendre le sens et le fonctionnement de l’école, invités à discuter des règles.... Ces vécus si différents de parents au moment où ils confient leur enfant à l’école sont source de malentendus entre les enseignants et les parents, Malentendus liés aux différences irréductibles de position psychique dont j’ai parlé dans la première partie, mais aussi à ce rapport à l’école et au savoir qui brouille et même conflictualise les relations s’il n’est pas mieux compris et repéré par les différents acteurs. Les enseignants ne peuvent pas faire ça tout seuls, ils ont déjà une mission prenante et difficile auprès de l’enfant, ils ont besoin d’autres partenaires et d’autres compétences, mais une meilleure compréhension des enjeux et des malentendus à l’œuvre, une participation à un projet global d’accueil des parents à l’école, peut les aider à rendre plus fluides et chargées de sens leurs relations avec les parents (gagner en proximité et en lisibilité les relations : la place de chacun, la reconnaissance mutuelle, les règles réciproques, construire institutionnellement la place du parent, son contenu et sa limite). Ce n’est pas seulement de la place physique du parent, de sa présence effective dans l’école qu’il s’agit, mais de la représentation qu’il a de sa place, de l’école comme expérience positive ou négative, comme instance sociale (de proximité ou au contraire très lointaine, administrative et hiérarchisée, accueillante ou rejetante ?), représentation qui va avoir des conséquences sur son projet pour l’enfant, et bien sûr pour l’enfant dans son abord de l’école ;. Un parent peut très bien être peu présent à l’école et en avoir une représentation positive et chargée de sens, et avoir un enfant qui apprend bien à l’école... c’est quand un enfant est en difficulté scolaire qu’on s’inquiète de l’absence des parents...mais de quelle absence s’agit-il alors ? pas d’une absence de sociabilité ordinaire, mais de la manifestation d’un écart qui s’est creusé avec l’école, dans une difficulté de compréhension de ce que l’école demande à l’enfant, et le sentiment de ne pas être vus et eux-mêmes compris par l’école, qui finit par se manifester par une absence physique complète de l’école (sauf quand on les « convoque »). L’école maternelle me semble être un pivot tout à fait important par rapport à ce que je viens de développer, dans le sens où elle peut tendre à être une structure de proximité qui fait le lien entre la famille et l’école, à introduire les parents comme famille, c’est à dire en étant attentifs à leur rapport éminemment subjectif à leur enfant, leur place spécifique et irremplaçable, à la fragilité qu’induisent les premières séparations, l’enjeu de confier l’enfant à des tiers ; mais aussi à les introduire comme citoyens qui n’arrivent pas égaux devant le rapport au savoir que représente l’école, et qui sont en risque de transmettre leur anxiété et leurs incompréhensions, leur perte de repères à leurs enfants, à moins d’être entendus et accueillis, de vivre des expériences de revalorisation humaine et sociale qui contredisent d’anciennes expériences, permettent de les réélaborer un peu différemment, ce qui a de l’effet sur leurs enfants ; cela ne résout pas la questions des inégalités sociales devant le savoir, mais cela donne, me semble-t-il, des pistes de réflexion et de travail quant au positionnement des acteurs sociaux concernés (éducation nationale, travailleurs sociaux, partenaires locaux ) pour travailler à réduire ces inégalités et les mal-être qui les accompagnent, à partir de la mission qu’ils occupent auprès des enfants et de leurs parents. Cela pose aussi, à mon sens, la question de la formation des personnes qui souhaitent se pencher sur ces questions - comme par exemple les professionnels qui vont animer ces lieux d’accueil famille école - pour qu’ils puissent cerner leur propre place et l’élaborer au fur et à mesure de leur pratique. Il y a là une posture d’accueil à construire, une posture d ’écoute à apprendre et à affiner, une définition de sa mission et de ses limites à cerner, à faire vivre et évoluer. Une autre question est le mode d’articulation de ces lieux avec les institutions concernées ; cela demande aussi un temps de réflexion et d’élaboration en cours d’expérience.....

Conclusion

Soutenir la fonction parentale, n’est-ce pas d’abord la reconnaître, comme place irréductible, et à partir de là, définir sa propre place professionnelle en se référant à sa mission, ses objectifs et ses limites ? N’est-ce pas en définissant et en délimitant mieux la place de chacun, que parents et professionnel(e)s pourront chercher ensemble un espace frontière, un espace de rencontre et de dialogue possible : cet espace de rencontre dont l’enfant a tellement besoin, lui qui ne peut grandir sans l’appui de sa famille, et sans l’appui des représentants de la société. Oui, il faut bien un village pour élever un enfant...

Eléments bibliographiques

Mellier Denis, L’inconscient à la crèche, E.S.F., 2000. Mozère Liane, Le printemps des crèches, L’Harmattan, 1992. Lahire Bernard, Tableaux de famille, Paris, Le Seuil. 1995. Minguet Bernadette, La Maternelle une école pour la vie, Bayard Editions,1998 L’accueil de jeunes enfants « à protéger » en mode de garde collectif : De la protection de l’enfant à la prévention et au soutien de la parentalité, Rapport de la Protection maternelle et infantile du Département du Haut-Rhin, Février 2001. Revue « Le Furet », 6,Quai de Paris, 67000 Strasbourg.

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